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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 11:21

Pour les "Croqueurs de mots", il convient de relever ce défi d'écriture.

 

1 Pour faire le lien avec la plage, déjà évoquée dans les précédents défis, je vous propose de nous raconter "des vacances".

2 Récit sous forme de votre choix. Seul impératif : utiliser toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, selon Isaac Newton, à savoir, telles les 7 notes de la gamme, les 7 couleurs suivantes :

rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo, violet.

                 

                      X                      X                         X                            X

 

BG 3 FOURAS MAI 2010 010

On disait :" Vacances !"

Moi, je pensais  : "vacant", "coeur vacant".

Je pensais : "vacuité".

"Vide au-dedans", par-dessous ma toile orange amère. 

A bas-bruit, la tranche d'un livre me venait. Ou celle d'un poème :   "la Terre est bleue comme une orange". Eluard. Un questionnement sans fin de ce vers que je tirais dans tous les sens, une sorte d'élastique près de mon coeur, et d'un coup, vlan ! Je basculais chez Rimbaud, le beau...

Des livres ! Les stations service en donnaient, il y a longtemps avec un plein d'essence. "Berrurier au sérail" de San Antonio, le premier sur la pile, sans doute. Une couverture bleue qui suintait le mauvais goût et le comique troupier. Ce type énorme avec une tête d'idiot centré dans l'image ne m'inspirait pas la rencontre au coin d'un bois ! D'ailleurs, même sur une aire d'autoroute, il sentait le négligé et la bêtise.

Moi, je préférais toujours Arthur et son trou rouge au côté droit, le dormeur du val  éclaboussé pour toujours d'un soleil vert, qui n'en finirait pas de lui pleuvoir sur les mains.

Mon père était revenu de la cabine de la station-service avec "Berrurier". Il l'avait tendu à ma mère, ma mère à ma soeur, et ma soeur l'avait balancé sur la lunette arrière de la voiture, où, allez savoir ! il finit peut-être encore de jaunir doucement.

Pour être vraiment sérieux, je me demande bien ce qu'il  est devenu ce livre bleu et jaune que le groupe Esso (oui, c'était Esso !) avait élu comme livre de plage.  

Seulement nous, la plage n'était pas notre direction.

 La plage, on la verrait pas. A moins que... Bah ! On  s'en foutait finalement des châteaux de sable que nos mains ne bâtiraient  jamais, dont les tours et les pinacles seraient emportés par la marée qu'on ne verrait pas non plus.

La marée, je l'ai eue dans le coeur, moi. Léo Ferré sur les lèvres.

On en faisait la remarque, année après année : ça bouchonnait toujours  aux alentours de Bourges. Et Bourges, ça semblait moche ! Y'avait pas de raison esthétique à faire du cul à cul sur cette Nationale. Bah ! On s'en foutait encore. On se racontait des histoires, on avait chaud, on chantait parfois les chansons scout des grandes qu'elles nous avaient apprises. Je me souviens de "Fanny", de "J'étouffe dans la ville", et de celle-ci que j'aimais bien, à faire vriller ma voix et trembler le menton. Je chantais quand même :

" Ils ne sont plus les beaux jours de l'amitié,

tous nos copains ont quitté les cotonniers,

 ils sont partis là où je serai bientôt,

j'entends leurs douces voix chanter

hé ! ho ! Vieux Jo !"

La mère avait acheté un bob  pour chacune de nous, quatre gosses bien sages qui ne demandaient rien, ou si peu, si peu ! Le chapeau sur nos cheveux, elle était sûre que nos têtes ne prendraient pas un coup de chaud. Nous, ça nous leurrait un peu, ce chapeau à la mode de chez nous... On se sentait des airs de privilégiés qui allaient vers un Eldorado lumineux, on se sentait dans le mouvement de la France qui déménage avec ses transats et la bouteille Thermos sous le bras. On cherchait un Routier pour se rafraîchir la gorge. C'était les vacances, je vous dis ! 

Moi, ce que j'aimais, c'était quand on mettait les bouts en fin de soirée. On allait rouler toute la nuit. Mon père faisait la sieste l'après-midi du départ. Quand il s'endormait, on était déjà un peu partis, on bouclait les valises.

Je me disais que, tout à l'heure dans la nuit, je compterai les loupiotes sur des kilomètres,   le regard emporté dans le mouvement des arbres, et je m'endormirai doucement  sur le strapontin de la break, la tête contre la vitre,  posée de guingois   et toute penchée.

L'essentiel des vacances, c'était de partir !  D'être dans "un" mouvement. 

Je savais bien qu'une déception viendrait. Je sentais monter en moi une espèce de chagrin. Mais je ne revendiquais rien, je ne nommais rien, je ne disais rien.

Je pensais à mon amie qui voyait la mer. Qui la voyait pour moi en quelque sorte. Ca me suffisait. Elle m'écrivait de Juan-les-Pins sur du papier violet, où figuraient des vagues et un coin de sable.

Moi, j'étais à Niort, short et bob, assise des heures sur un strapontin chez la grand-mère. J'avais horreur de porter un short. J'ai jamais aimé ce vêtement sans élégance et sans grâce. J'aimais mieux le falbala, les coquetteries, les petites fantaisies introuvables dans le catalogue "Vert Baudet".  

La véranda où on s'installait  bruissait d'amabilités sans amour, celles qui permettaient juste d'affirmer qu'on avait été  voir Grand-mère, accompli le devoir filial, mais,  quand même, ça avait coûté des sous trois semaines de location dans un bled à côté d'une ville  morte. Niort , "ville fleurie", on disait. Pour ma part, je n'en avais rien à battre des pots de géraniums qui pendouillaient aux lampadaires de la grand-place.

Deux, trois fois, durant toutes ces années bénies, on allait au bord de la mer.  Châtellaillon. C'était à Châtellaillon. On avait mis nos maillots entre deux portières ouvertes de la voiture et ma mère tendait une serviette pour nous faire croire à une cabine de bain. On  enfilait le deux-pièces en éponge, qu'on retirerait de la même façon un peu plus tard, des taches de mazout sur la peau. On avait pourtant  regardé où on mettait les pieds pour éviter les galettes de mazout brûlantes sur le sable.

Moi, j'avais surtout regardé les autres gens. "Tout à leur aise", je pensais. Et ce n'était peut-être pas vrai.

N'empêche, Juan-les -pins, c'était ailleurs !

N'empêche, j'avais vu la mer. Et mes soeurs aussi. On avait eu notre tour.  

J'avais vu la mer...

 

 

...Et, allez savoir ! je sentais peut-être encore le vent d'Algérie sur mes jambes, à Oran. 

Mes premiers pas contenus dans une ombre. 

Sur une autre plage.

Devant une autre mer dont je ne savais plus rien. 

Indigo. La mer, là-bas, devait bien être de cette couleur-là, oui.

Indigo. 

A cause du vent des dunes, de la montagne, 

celui des hautes plaines du Hoggar.

 

Et puis celui du Sahara,

du plus loin venu de la terre des hommes : 

le désert... 

Le désert.

Dans ses vagues tremblées

et ses mirages en feu,

sous un arc-en-ciel à ne pas y croire.

 

 

 

 

 

 

 

commentaires

massart Nana 13/07/2010 15:43


Similitudes! Nos vacances au bord de l'océan dans les piscines naturelles à Mazagan ou Oualidia, nous y jouions tous les trois à "Venise" sur nos bouées noires (chambres à air de roues d'avions)
transformées en gondoles, et remontions le soir épuisés, ravis, le nez rouge et les pieds un peu abimés par les rochers... Un été sur deux nous venions en France à Coulon près de Vierzon dans la
famille de notre Mère. Le soir tous les trois couchés dans les champs de blé dorés qu'un petit vent faisait bruire, nous attendions les petits hommes verts essayant de digérer nos bols de fromage
blanc si rares au Maroc.Les journées passaient vite entre les chevauchées-vélo et les parties de pêche où notre vieil oncle passait son temps à démêler nos fils...C'était encore pour nous
l'insouciance et je souhaite pour beaucoup d'enfants de connaître ces moments...Je lis tes écrits si beaux avec délectation.


brigitte giraud 13/07/2010 16:26



Merci la Nana ! Tiens tu me donnes des envies de Maroc, de ce bleu sur les pierres blanches. Il existe une petite ville toute bleue, il paraît. Et rien à voir avec Vierzon, qui me rappelle une
chanson de Brel, en passant par Vezoul...


Bonne journée à toi, Nana.



hauteclaire 13/07/2010 08:26


Un texte qui laisse un goût d'amertume. Faire ce "qu'il faut" et des jours qui passent, sans vrai intérêt ..
Beaucoup d'émotion en te lisant
Amitiés


brigitte giraud 13/07/2010 10:07



L'ennui donne lieu à autre chose aussi.


Belle journée à toi, hautaclaire.



Tricôtine 12/07/2010 23:25


magnifique Brigitte, j'ai vécu ton voyage comme le mien, cette lassitude enfant, cette route qui n'en finissait pas , le bérurier de la station j'aimais, c'était un moment où enfin la voiture
s'arrêtait !! que de souvenirs en tes mots, les maillots en éponge et les galettes de goudron, on mettait du beurre pour éviter le furoncle et nettoyer la peau ! j'ai vraiment adoré ton texte, tant
de similitudes , tant de souvenirs que tu as su réveiller !! bravo ! grand moment chez toi ! je pars vers une bulle de nuit pensées errantes sur ce temps écoulé pas si lointain!bonne nuit Brigitte
gente dame de qualité !


brigitte giraud 13/07/2010 10:09



Merci Tricôtine. Quelques passerelles de souvenirs de vacances...


Bonnes vacances à toi, et des meilleures, à toi.



Jeanne Fadosi 12/07/2010 23:18


je me suis laissée prendre par ce récit plein d'émotion contenue, de pudeur aussi. Merci de nous avoir fait de la sorte partager, si c'est possible, un peu de tes souvenirs


brigitte giraud 13/07/2010 10:11



Clins d'oeil à il y a... A ce qui a été un moment. Partageable.


Soleil au coeur, jeanne fadosi.



anni 12/07/2010 19:03


Et ben quel voyage ... dans le temps !! Une petite touche de couleur par-ci , et l'on découvre un nouveau tableau , de nouvelles émotions fugitives , comme un recueil de nouvelles , à petits sauts
... C'est un témoignage délicat , pudique : un défi subtilement croqué !! Merci à toi !!


brigitte giraud 12/07/2010 21:47



Suis une croqueuse d'émotions, je les mets dans mon panier pour l'hiver. Je les garde au chaud, pour toi qui sais les lire. Merci à toi !


Bonne soirée anni.



mansfield 12/07/2010 17:29


Malgré le rappel de vacances pas toujours idylliques, on sent une vraie nostalgie des jours enfouis et d'un ailleurs inaccessible. Très beau, très doux...


brigitte giraud 12/07/2010 17:57



très doux, ah bon ? Je n'aurai pas crû.  tant mieux alors !


merci de votre passage, mansfield !



marie-claude 12/07/2010 17:01


on suit tes mots, on découvre la petite fille sage, avec elle on retourne loin dans l'enfance, où tout n'était pas toujours gai ...


brigitte giraud 12/07/2010 17:21



C'était ainsi et on ne demandait pas son reste. On n'aurait rien trouvé à dire. Parce que la parole, on ne nous la donnait pas. On suivait, c'est tout.


Belle journée à toi.



Jean-Pierre 12/07/2010 16:56


Très beau , on s'y croit ...On voit ... Nostalgie ...
"Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux."
Marcel Proust


brigitte giraud 12/07/2010 17:22



Oui, c'est une belle phrase de Proust que tu m'offres en cadeau. Merci à toi, Jean-Pierre.



Nounedeb 12/07/2010 16:08


Salut Brigitte. Ce beau texte m'a touchée, et rappelé des souvenirs d'enfance, totalement différents et cependant proche par l'ambiance hésitant entre joie et incertitude.


brigitte giraud 12/07/2010 16:16



C'est cela. Un paquet de joie dont les noeuds ne font des boucles d'ange. Au fond du bol, la crème du lait a tourné. Mais on avalait quand même...


Belle journée à toi.



DEB 12/07/2010 14:02


Ah, Brigitte, quel texte ! Bouh, on y est, on y est, je te dis ! Il faudra que tu ailles remettre tes pas dans tes pas de sable... Là-bas, tu sais...


brigitte giraud 12/07/2010 15:56



Oran Plage, terminus ! J'irai y mourir, tiens ! en v'là une idée qu'elle est bonne ! et pourquoi pas ?