Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 07:33

akutagawa.jpgBon'yaritoshita fuan        ぼんやりとした不安

signifiant « vague inquiétude » sont les derniers mots de l'écrivain laissés sur un bout de papier.Il se suicide en 1927. Il a 35 ans.

Ryûnosuke Akutagawa est élevé par la famille de sa mère, devenue folle. Très vite, il se passionne de littérature et il écrit. Il parle d'une langue précise, au vif des sensations et les creusant sans psychologisme, dans l'économie du surplus et l'essentiel condensé sur le fil du haïku. 

 

Dans "Engrenage", le narrateur -l'auteur- ne cesse de se déplacer : au premier étage d'une librairie, à l'hopital psychiatrique, chez un voisin, dans l'hôtel où il loge (couloir, hall d'accueil), dans les rues, le long du canal, dans ses rêves, dans le récit qu'il écrit. 

Il se déplace et, par mouvements circulaires d'insécurité profonde, ne trouve de refuge que dans les lieux-mêmes de ses déplacements : un café, sa chambre d'hôtel, le hall d'accueil de l'hôtel, la librairie, le récit qu'il écrit.

"Me réfugier", il n'y avait pas d'autre mot.

C'est dire si l'esprit chemine douloureusement, hanté sans cesse par la peur de devenir fou, des souvenirs, le suicide du mari de sa soeur, des lectures ténébreuses, Crime et châtiment, A travers les ténèbres, Madame Bovary,   Mythologie grecque...

Et chaque mot donne lieu à des visions, des sensations féroces, coups de poing véritable en plein coeur de la tête   "Même Zeus, le plus puissant des dieux, n'est rien à côté des désesses de la Vengeance".  L'ombre sur une tapisserie dans les volutes d'une cigarette est apaisement, oui, mais une géographie dessinera une île d'exil.

Où donc réfugier son corps, son angoisse, sa peur ?

Les manteaux de pluie ont d'étranges apparitions. Le récit dans le récit ne peut plus s'écrire.

"Personne, pas un bruit dans le couloir plongé dans les ténèbres de la nuit. Mais parfois, derrière la porte, j'entendais comme un bruit d'ailes. Peut-être élevait-on quelque part des oiseaux."

Ainsi, des éclats  poussent  parfois dans la ténèbre.

Dans le miroir de sa vie brève et désastreuse, se collent parfois l'image de fleurs de palmier, le velours des ailes d'un papillon, un parfum de feuilles de rose, une pluie drue ou un bouquet d' étincelles violettes jaillissant d'un câble.  

Une étrange excitation le saisit. Dans la poche de sa veste était enfoui le manuscrit qu'il allait publier. Les étincelles déchiquetaient toujours la pluie. Il avait beau interroger la vie, rien ne lui faisait particulièrement envie. Mais ces étincelles violettes -ces étincelles extraordinaires qui fusaient dans l'espace-, il aurait, fût-ce au prix de sa vie, voulu les saisir dans sa main.

S'adressant à son éditeur, il lui écrit à bas-bruit la détresse qui le suspend dans l'air de l'existence : "Je vis à présent dans le plus malheureux des bonheurs. Dans ce récit, essaie- veux-tu- de rire de mon idiotie."

C'est sur Défaite qui se ferme le livre. Une dernière phrase encore : Il vivait seulement au jour le jour dans une sorte de pénombre  - en s'appuyant sur un sabre dont la lame mince avait pour ainsi dire fini par s'émousser.

commentaires

Marie 11/06/2017 15:18

Bonjour, savez-vous quand a été écrit Engrenage, je n'arrive pas à trouver.
Merci d'avance!

Christine 06/01/2012 15:59

Je savais bien que ce texte te parlerait aussi fort qu'à moi...
"Le plus malheureux des bonheurs"
j'en reste sans voix, sans mot
à la fois aigu et éclatant

brigitte giraud 06/01/2012 19:20



L'angoisse, la peur de la peur, cette grande mélancolie qui prend tout le corps et distord les perceptions dans l'enfer des tenèbres. Quel livre ! Merci de m'avoir fait découvrir cet auteur, donc
je partage.


Belle soirée à toi.



Présentation

  • : Le blog de Brigitte Giraud
  • Le blog de Brigitte Giraud
  • : Donner mon regard sur le monde, ce qui me réjouit en cela que c'est la seule chose possible de faire.
  • Contact

Recherche