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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 04:42

9782930235851.jpg"Les Pommarins" sont arrivés. Je sens, je hume le livre, je fais tourner les pages à toute vitesse, comme toujours, j'en saisis au vol une ici, deux là...Puis, je lis.

 

Beau milieu tout juste des années 70.

Le monde du travail est un passage initiatique qui verrouille l'adolescence.

L'embauche à l'emballage d'abord, puis l'usine.

Ce qui était promis par avance et qu'on s'attendait à trouver au bout de rien.

"Avoir dix-huit ans, c'est ça : faire comme les hommes, ceux de l'atelier, aller travailler aux Machines... dans le cratère. Quitter le confort de l'équipe de l'emballage, l'éducation dispensée par la Francette, le café et les biscuits des femmes. Abandonner Paola et la petite Arabe qui d'ailleurs ne me regarde plus.

On ne s'envolera pas pourtant, on restera là, on attendra le matin, le jour calamiteux."

Hervé Bougel décrit la tâche à la cadence, raconte les machines, les outils, les déchets noirs du caoutchouc, les palettes, les remous d'atelier, le Fenwik, les cylindres d'acier, les masses d'acier,  les mauvais et les braves types, les chefs, les teigneux et Bréchet le trop gentil, le racisme qui guette, les petites révoltes et la soumission qui ne se nomme pas, ne se dit pas, les 3X8 qui tuent, les désirs qui n'ont pas le temps de lever leur pâte, les amours à la sauvette qui sauvent, la fatigue du labeur dans les veines et l'amour du travail bien fait, la  504 sur le parking, ...et toute la géographie des pays arpentés dans les yeux des hommes à la peau pas si blanche et aux noms "pas de chez nous". 

"C'était bien difficile de se l'avouer tout de même, de le reconnaître pour sien, ce chemin qu'on prenait sans détours, sans rien, sans zigzags, tout franco droit devant, jusqu'à en être raide."

Puis voilà. Il y a l'écriture d'Hervé Bougel,  l'impact de la langue qui fait avec ce qui est. La Machine est. Le tranchet est. Comment faire sans ?   Rencontrer à chaque page une part de la besogne : ce choc entre écrire et vivre, là où la peau se tient.

Le travail veut de la précison, gestes nets et tendus sur eux-mêmes, les mots alors, sur la page, auront ce rythme à vif, comme pressés à dire, vite ! vite ! lâcher du souffle, vite ! vite !  libérer un peu de place à l'intérieur de soi, respirer un air neuf... Les phrases, parfois, n'ont plus de pause.

Les mots ont la rugosité de l'établi et de l'étroit de son espace. Ca ripe, ça râpe, parce que ça peut saigner, parce que ça saigne. Parce qu'on ne sait pas ce qu'on attend. Ce qu'on fait là.

Alors, on la sent bien, cette rage contenue par les heures et cette sensation d'être soudain étranger à soi-même hors de cette limite, la tête plus loin que les jambes et les bras.

Reste l'accroche des mots. Pas un pur jeu de la langue, non ! mais un face-à-face avec le réel. Sans cela, il n'y aurait qu'un discours.

Francis Bacon disait de sa peinture qu'elle s'adressait au système nerveux du spectateur. On pourrait ici employer ces mêmes mots.

Avec "Les Pommarins", Hervé Bougel met le lecteur sous tension : celle de l'outil, de la main qui manie l'outil, dans une compression de plaques d'écriture, de narration et de mémoire.

 

"C'est un lundi matin il est cinq heures et demie, l'été. Le soleil se lève -gros crabe orange derrière la lourde porte en ferraille, là où de hautes herbes palpitent et s'entrebattent. J'arrête la 127. J'arrête tout.

- Qu'est-ce que tu fais, là ? Oh ! qu'est-ce que tu fais ? demande Noco en chef, tu fais quoi là ?

- Je m'en vais.

Je quitte l'usine par la porte de derrière, je traverse le terrain vague, le pré d'herbes hautes, je rentre à la maison.

- Qu'est-ce que tu fais ? Oh ! Qu'est-ce que tu fais ?

Au vrai je ne sais pas, mais ça va être bien... trop de lumière pour les mensonges."

 

Nous, on ne sait pas après... Mais on est drôlement content de lire cette page !

 

Hervé Bougel est devenu écrivain et éditeur. De poésie.  

pré # carré éditeur

 

Vous pouvez allez y faire un tour !

http://precarreditions.hautetfort.com/

 

En attendant vous pouvez toujours vous procurez son livre :

"Les Pommarins" de Hervé Bougel

Editions Les Carnets du Dessert de Lune

Jean-Louis Massot, 67 rue de Venise, 1050 Bruxelles Belgique.

commentaires

Dominique Hasselmann 11/12/2011 18:52

Compte-rendu très bien établi.

brigitte giraud 11/12/2011 21:13



A faire circuler et connaître.


Belle journée à toi, Dominique



Dominique Boudou 10/12/2011 17:08

Je me souviens de quelqu'un qui faisait, non pas les 3/8 mais les 2/9 : sa fatigue...

brigitte giraud 10/12/2011 19:59



Il faisait une semaine de 13h à 22h et la semaine d'après le contraire, et en alternance... Ca c'est du rythme !



Dominique Boudou 10/12/2011 17:05

Un texte qui tient la fibre, de ciment et de chair.

brigitte giraud 10/12/2011 20:00



Oui, un beau texte tout comme tu dis.



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