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16 juin 2011 4 16 /06 /juin /2011 23:02
 

A Kaboul, dans les années 1990, au plus fort de la guerre civile qui a succédé à FF.jpgl'occupation soviétique, Rassoul, 27 ans, assassine Nana Alia, une usurière qui exploitait sa bien-aimée, Souphia. Le jeune homme ne peut s'empêcher de se comparer à Raskolnikov, le héros de Crime et châtiment de Dostoïevski, dont il a découvert l'oeuvre en URSS, à Leningrad, où son père l'avait envoyé étudier de 1986 à 1989, contre sa volonté.

Raskolnikov avait lui aussi tué une vieille femme, emporté l'argent et les bijoux qu'elle recelait avant d'être rongé par les remords, de sombrer dans un abîme de culpabilité et de finir au bagne. Ce n'est pas uniquement l'argent qui devient le mobile du crime. Mais l'injustice faite à un peuple, celle de la misère proposée à un peuple. Une dimension mystique s'ajuste à l'acte transgressif. Raskolnikov se dénonce pour qu'elle existe, elle, pour qu'il existe, lui, dans sa chair et son acte.

Mais nous sommes dans le roman de Atiq Rahimi...Où la culpabilité s'enracine dans une société encagée, où le ciel pleut des roquettes, où les fumées noires dansent leurs arabesques au-dessus de Kaboul.   Que pèse le crime de Rassoul face aux explosions quotidiennes, à ces combats fratricides qui ensanglantent l'Afghanistan ? Son châtiment sera-t-il à la hauteur de Raskolnikov ?... Atiq Rahimi écrit là un roman à la rage de sa terre natale et de ses  contradictions.

 

"Bouge, Rassoul, bouge !

 Inertie totale.

 Rassoul ?

 Qu'est-ce qui lui prend ? A quoi pense-t-il ?

 A Crime et châtiment. C'est ça, à Raskolnikov, à son destin.

 Mais avant de commettre ce crime, au moment où il le préméditait, n'y avait-il jamais songé ?

 Apparemment non.

 Ou peut-être cette histoire, enfouie au tréfonds de lui, l'a-t-elle incité au meurtre.

 Ou peut-être...

 Ou peut-être... Quoi ? Est-ce vraiment le moment de méditer sur son acte ? Maintenant qu'il a tué la vieille, il ne lui reste qu'à prendre son argent, ses bijoux... et fuir.

 Fuis !

 Il ne bouge pas. Il demeure debout. Séché sur pied, comme un arbre. Un arbre mort, planté dans les dalles de la maison. Son regard suit toujours le filet du sang qui atteint presque la main de la femme. Qu'il oublie l'argent ! Qu'il quitte cette maison, en hâte, avant que la soeur de la vieille n'arrive !

 La soeur de la vieille ? Cette femme-là n'a pas de soeur. Elle a une fille.

 Peu importe, que ce soit sa soeur ou sa fille, cela ne change rien. A cet instant, qui que ce soit qui entre dans la maison, Rassoul sera obligé de le tuer aussi.

 Le sang, juste avant de toucher la main de la femme, a dévié. Il coule maintenant vers une partie ravaudée du tapis où il forme une flaque, non loin d'une petite boîte en bois qui déborde de chaînes, colliers, bracelets en or, montres...

 Qu'as-tu à faire de tous ces détails ? Ramasse la boîte et l'argent !

 Il s'accroupit. Sa main hésite à se tendre vers la femme pour lui arracher l'argent. Déjà, elle a le poing raide, ferme comme si elle était toujours vivante et tenait avec force la liasse de billets. Il insiste. En vain. Troublé, son regard se pose sur les yeux de la femme, sans âme. Il y aperçoit le reflet de son visage. Ces yeux exorbités lui rappellent que la dernière vision que garde une victime de son assassin s'incruste dans ses pupilles. La peur l'envahit. Il recule. Son image dans les iris de la vieille disparaît doucement derrière ses paupières.

...

Rassoul, pars !

Comme un fétu de paille il décolle, se précipite vers la fenêtre, l'ouvre et bondit sur le toit de la maison voisine, abandonnant ainsi le patou, l'argent, les bijoux, la hache... tout.

Arrivé au bord du toit, il hésite à sauter dans la ruelle. Mais le cri effrayant qui retentit depuis la chambre de nana Alia ébranle ses jambes, le toit de la maison, la montagne... Il s'élance et atterrit violemment. Une douleur vive transperce sa cheville. Aucune importance. Il faut se lever. La ruelle est vide. Il faut se sauver.

Il court.

Il court sans savoir où aller.

Peut-être la femme s'est-elle évanouie en découvrant le cadavre.

Non, espère-t-il.

Qui était cette femme, cette espèce de satanée qui a tout fait échouer ?

Etait-ce vraiment elle ou... Dostoïevski ?

Dostoïevski, oui, c'est lui ! Avec son Crime et châtiment, il m'a foudroyé, paralysé. Il m'a défendu de suivre le destin de son héros, Raskolnikov : tuer une deuxième femme - innocente celle-ci ; emporter l'argent et les bijoux qui m'auraient rappelé mon crime... devenir la proie de mes remords, sombrer dans un abîme de culpabilité, finir au bagne...

Et alors ? Ça serait mieux que de fuir comme un pauvre con, un criminel idiot. Du sang sur les mains, mais rien dans les poches.

Quelle absurdité !

Qu'il soit maudit, Dostoïevski "


 

 

JJ.jpgPrix Goncourt 2008 pour Syngué sabour. Pierre de patience, Atiq Rahimi est né à Kaboul en 1962. Après avoir vécu la guerre d'Afghanistan de 1979 à 1984, ce fils d'intellectuels a obtenu l'asile politique en France où il a étudié l'audiovisuel à la Sorbonne et obtenu la double nationalité. Titulaire d'un doctorat, il adapte lui-même son premier roman, Terre et cendres, prix du Regard vers l'avenir au festival de Cannes en 2004.

Si ses deux autres ouvrages ont été écrits en persan, c'est directement en français qu'il a rédigé Syngué sabour et ce nouveau roman, son cinquième livre.

 

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