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4 août 2011 4 04 /08 /août /2011 23:09

Un texte comme ça, ça revigore l'âme. Et elle en a besoin.

La poésie contemporaine chante, il suffit, comme pour tout, d'aller la chercher.  Alors on la trouve. Valérie Rouzeau,  Antoine Emaz, Salah Al Hamdani, Mohamed El Amraoui, Dominique Boudou, entre autres, en sont les preuves.

Ce texte de Léo Ferré,  écrit en 1956, suite à son différent avec André Breton qui semble s'être bien mal comporté,  et dont j'ai sélectionné certains passages, n'a pas, quant à lui, pris une seule ride.

 

 

 

"Ce n'est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baise-main qui fait la tendresse. Ce n'est pas le mot qui fait la poésie, c'est la poésie qui illustre le mot.

 

  Il n'y a point de fautes d'harmonie en art; il n'y a que des fautes de goût. L'harmonie peut s'apprendre à l'école. Le goût est le sourire de l'âme; il y a des âmes qui ont un vilain rictus, c'est ce qui fait le mauvais goût.

Le Concerto de Bela Bartok vaut celui de Beethoven. Qu'importe si l'alexandrin de Bartok a les pieds mal chaussés, puisqu'il nous traîne dans les étoiles! La Lumière d'où qu'elle vienne EST la Lumière...

 

 Il n'y a plus rien à attendre du poète muselé, accroupi et content dans notre monde, il n'y a plus rien à espérer de l'homme parqué .

 

 

La poésie est une clameur, elle doit être entendue comme la musique. Toute poésie destinée à n'être que lue et enfermée dans sa typographie n'est pas finie; elle ne prend son sexe qu'avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l'archet qui le touche. Il faut que l'œil écoute le chant de l'imprimerie.

  Du jour où l'abstraction, voire l'arbitraire, a remplacé la sensibilité, de ce jour-là date, non pas la décadence qui est encore de l'amour, mais la faillite de l'Art. Les poètes, exsangues, n'ont plus que du papier chiffon, les musiciens que des portées vides ou dodécaphoniques - ce qui revient au même, les peintres du fusain à bille. Les amateurs de salons louches  ne reconnaîtront jamais Van Gogh dans la rue... Car enfin, le divin Mozart n'est divin qu'en ce bicentenaire!

Mozart est mort seul, accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes. Qu'importe! Aujourd'hui le catalogue Koechel est devenu le Bottin de tout musicologue qui a fait au moins une fois le voyage à Salzbourg!

On sait que Renoir avait les doigts crochus de rhumatismes, que Beethoven était sourd, que Ravel avait une tumeur qui lui suça d'un coup toute sa musique, qu'il fallut quêter pour enterrer Bela Bartok, on sait que Rutebeuf avait faim, que Villon volait pour manger, que Baudelaire eut de lancinants soucis de blanchisseuse: cela ne représente rien qui ne soit qu'anecdotique. La lumière ne se fait que sur les tombes.

 

Avec nos avions qui dament le pion au soleil, avec nos magnétophones qui se souviennent de "ces voix qui se sont tues", avec nos âmes en rade au milieu des rues, nous sommes au bord du vide, ficelés dans nos paquets de viande, à regarder passer les révolutions.

Le seul droit qui reste à la poésie est de faire parler les pierres, frémir les drapeaux malades, s'accoupler les pensées secrètes.

 

  La poésie devra-t-elle s'alimenter aux accumulateurs nucléaires et mettre l'âme humaine et son désarroi dans un herbier?

Nous vivons une époque épique et nous n'avons plus rien d'épique.   Qui donc inventera le désespoir?

Dans notre siècle il faut être médiocre, c'est la seule chance qu'on ait de ne point gêner autrui. L'artiste est à descendre, sans délai, comme un oiseau perdu le premier jour de la chasse. Il n'y a plus de chasse gardée, tous les jours sont bons. Aucune complaisance, la société se défend.

 

A vos plumes poètes, la poésie crie au secours, le mot Anarchie est inscrit sur le front de ses anges noirs; ne leur coupez pas les ailes!   Les plus beaux chants sont des chants de revendication. Le vers doit faire l'amour dans la tête des populations. A l'école de la poésie, on n'apprend pas: on se bat.

Place à la poésie, hommes traqués! Mettez des tapis sous ses pas meurtris, accordez vos cordes cassées à son diapason lunaire, donnez-lui un bol de riz, un verre d'eau, un sourire, ouvrez les portes sur ce no man's land où les chiens n'ont plus de muselière, les chevaux de licol, ni les hommes de salaires.

N'oubliez jamais que le rire n'est pas le propre de l'homme, mais qu'il est le propre de la Société. L'homme seul ne rit pas; il lui arrive quelquefois de pleurer.

N'oubliez jamais que ce qu'il y a d'encombrant dans la morale, c'est que c'est toujours la morale des autres.

Je voudrais que ces quelques vers constituent un manifeste du désespoir, je voudrais que ces quelques vers constituent pour les hommes libres qui demeurent mes frères un manifeste de l'espoir."

 

Léo Ferré

 

commentaires

Edith de CL 14/08/2011 21:23


Je laisse un message parce que je viens de passer de longs moments à flâner sur votre blog, à apprendre des choses, à me délecter des billets et de leurs commentaires, et à découvrir de belles
chansons, comme l'écharpe de Fanon ou Jacques Bertin. Merci de partager tout cela.
Je vous souhaite une belle nuit.


Brigitte Giraud 14/08/2011 23:16



merci à vous. Ca me fait plaisir. Tout simplement, tout bête à dire, mais vrai.


Belle nuit à vous aussi.



Jeanne Fadosi 06/08/2011 17:42


Un texte toujours d'actualité sur la pensée. Peut-être que les mots ont surmonté cette crise du style ou du non style dont ne sont pas sortis la musique ni les "arts" plastiques officiels.


brigitte giraud 06/08/2011 22:48



Il y a une liberté de faire et de construire, à chacun de chercher, de trouver. "Je ne cherche pas, disait Picasso, je trouve" et il a raison, je crois.



Christine 05/08/2011 15:47


Voilà pourquoi j'aime te rendre visite, Brigitte,
tout simplement lire ça
(Valérie Rouzeau, il paraît que "dans la lune" a sorti son dernier N°)


brigitte giraud 05/08/2011 20:29



Nous venons de l'acheter, oui. Depuis "Pas revoir", je la suis pas à pas. Une véritable écriture, majeure aujourd'hui. Des textes de Thierry Metz viennent de paraître, j'ai vu ça. Un immense
poète que je porte en moi. Des gens comme ça. Qui touchent une fois, et ne lâchent plus.



Mireille 05/08/2011 13:02


Merci d'aimer Léo Ferré et de lui rendre hommage. J'écoute sa voix dire ce texte depuis plus de trente ans et je ne m'en lasse pas. Poète, musicien, homme surtout, de talent et d'exception. Bonne
journée.


brigitte giraud 05/08/2011 13:59



Le texte chanté, surtout le début, a vieilli. La poésie contemporaine chante, suffit de la dénicher. C'est surtout pour le reste et l'engagement que ce texte est beau et fort, le texte écrit
n'est pas tout à fait le même et j'ai isolé ce qui est intéressant. Léo Ferré défendait jusqu'au bout le faible/ami. Il y a une très belle vidéo en ce sens, sur son engagement citoyen, qui reste
d'actualité, lui. N'empêche ce texte est beau et puissant, et qu'est-ce qu'il fait du bien comme une grosse pluis pour oublier les temps les soleils fadasses des coeurs endormis.


Amitiés à vous



Max-Louis 05/08/2011 09:30


Bon jour Brigitte,

Léo Ferré : Diantre quel homme ! Une référence !

Il y a un livre extraordinaire à lire sur cet artiste : "Dis donc, Ferré ..." de Françoise TRAVELET.

Max-Louis


brigitte giraud 05/08/2011 14:00



Oui, oui, je dois bien tout (presque tout) posséder de et sur l'homme.


Amitiés



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