Donner mon regard sur le monde, ce qui me réjouit en cela que c'est la seule chose possible de faire.
"Je me représente ainsi les choses..."
C'est dire combien on tend vers la justesse de ce qui est, et combien elle ne se dégage pas. "Ainsi, les choses..." et le sens se perd.
On est en deça du coeur des choses, le plus souvent en deça. Du coeur.
A les raconter, elles deviennent fades. On pourrait les trahir. On ne veut pas. On les garde là, à peine effleurées. A cause de la peine justement. Une peau à côté de la sienne. C'est ainsi que...
Ou alors écrire.
Pour ça que j'aime l'écriture de Laurent Mauvignier. " Ceux d'à côté", "Seuls", "Loin d'eux", "Des hommes", des livres qui travaillent le mystère de la pensée.
La pensée "à la charrue", parce qu'elle ne se maîtrise pas, toute autonome qu'elle est, au fil des événements et des glissements de soi, qui tisse ses réseaux de synapses, qui voit, envoie, renvoit à des toiles que l'araignée de la tête dessine et superpose... des calques d'émotions sur d'autres, pour entendre quelques chose de la vie, de la sienne et des autres.
Et comme c'est difficile à peindre !
Des représentations qu'on ne saurait dire jamais, bouées sur la mer, flottantes, dans un corps mouvant. Des morceaux de soi qu'on voudrait raccorder à soi, dans une marge de soleil ou un rayon de pluie. Et on oublie toujours une couleur, des dégradés inévitables et nécessaires pour approcher ce qui ne tient pas en une phrase.
En deça. On reste en-deça. Le creusement de la phrase, c'est épuiser la pensée qui bouge et ne s'en sort pas, et qui pourtant, pourtant, commence à vivre un peu.