Donner mon regard sur le monde, ce qui me réjouit en cela que c'est la seule chose possible de faire.
"... alors devait-on faire comme si de rien n'était,
maintenant que la lettre existait vraiment puisqu'on l'avait en main ?
Parce qu'on imaginait, (et on ne pouvait, du reste, faire que cela comme on l'avait toujours fait !)
que la mère savait et n'avait rien voulu dire, et qu'alors on ne dirait plus rien non plus,
que parler ne signifierait jamais qu'une faute retournée à la manière d'un gant et que c'était peine perdue,
que penser énoncer quelque chose de soi ne serait pas pris en compte, mais mis à charge, dans la benne d'un camion,
que l'usage même des mots était une façon de se construire une défense et que cette posture valait en elle-même acceptation d'une culpabilité indiscutable, que donc mieux valait en rester là, dans l'immobilisme du silence pesant qui avait toujours prévalu, et s'il pesait, c'est bien encore à l'entendre qu'il signait la faute,
que lire en silence la lettre écrite trente-deux ans plus tôt, dans la cuisine de la mère, puis à l'arrêt sur un parking de voitures, puis une fois encore à l'arrêt dans une rue près des boulevards pour la lire à M., un voile liquide sur les yeux, était remonter le passé d'une façon à donner à réfléchir, et "donner à réfléchir" dans sa bouche n'était pas de bon augure ; aucun miroir pourtant ne pouvait me renvoyer le malaise d'alors, quand je n'avais je crois plus de visage qui tienne ma boussole,
que cette lettre en date du 13 décembre 78, personne n'en savait rien, à l'exception du père et de la mère, qui l'avait gardée malgré tout, enfouie dans un tiroir comme en eux-mêmes dans leur puits.
Dire n'importe quoi,
n'importe quoi,
à ce moment-là,
aurait été faire quelque chose.
Pour aller vers.
Pour comprendre.
Permettre à l'autre d'exister."
Extrait d'un journal imaginaire attribué à une inconnue
Et n'en déplaise à l'inconnue, les choses restent inchangées quand le consensus moral nocif est en action.