Donner mon regard sur le monde, ce qui me réjouit en cela que c'est la seule chose possible de faire.
"Le jardin d'Epicure" regarder le soleil en face" (titre anglais du livre) de Irvin Yalom est un livre de circonstance, de toutes les circonstances. L'angoisse de mort est toujours présente, nichée au fond de nous, sans mot et à bas bruit, réveillée de temps à autre par des événements de vie, mêmes minuscules.
C'est un livre à la fois de "vulgarisation" et pour les "professionnels". Il s'adresse aux thérapeutes et aux profanes, et il nous enjoint à entrer dans le sujet : non pas dans la mort, mais dans ce rapport compliqué qu'on entretient avec elle. Panique, terreur ou appel désespéré...
Le fait est que nous sommes encore vivants pour la penser. Nous trébuchons sur un caillou et notre pied souffre, mais, -et ce sera tout l'objet du livre-, si nous ne pouvons éviter le caillou, nous pouvons tenter de comprendre notre souffrance, et ainsi la rendre un peu moins vive. Peut-être.
Il n'est nullement question de se leurrer d'une supposée disparition de toute angoisse, mais, au travers de récits de ses patients, (parfois prêts de mourir, mais parfois non), Irvin Yalom nous permet de mieux savoir la reconnaître, si la garce avait l'envie subite de se travestir. Sur quoi s'appuie l'angoisse de mort ? La perte d'un chat, le départ d'un fils dans une autre ville, la pluie d'un matin, un problème d'emploi, un conflit avec son voisin ou son chef de service, etc. Il se peut que...
Heidegger, Schoppenhauer, Nietzsche, Epicure, Montaigne, Tolstoï, Dostoïevski et quelques autres sont conviés à la table d'une sorte de réconciliation (impossible ?) avec la vie empêchée, trop empêchée parfois, par ce scandale qui nous perdra tous. Tous ces philosophes, penseurs, écrivains aident, dans cet aujourd'hui et maintenant, dans nos expériences révélatrices à consumer la vie, la liberté, les liens aux autres, et à "écouter les chiens sauvages qui aboient dans la cave".
Puis c'est également, (et c'est là, à mon sens, la force du livre), l'observation d'une relation thérapeutique réconfortée. Le lien patient/thérapeute n'est pas figé par une orthodoxie obligée dans laquelle le thérapeute serait un être de marbre, un bloc d'oreilles flottantes sans angoisse, et sans rien laisser, jamais, transpirer de sa fragilité humaine. On peut ajouter à cela qu'un thérapeute, vulnérable comme nous tous, est aussi un être mortel et que, s'il est aidant, il laissera sa trace dans quelques vies qu'il aura, un moment, accompagnées.
"Nous devons abandonner ces résidus d'un modèle médical suivant lequel les patients souffrent d'une étrange affliction et ont besoin d'un guérisseur impassible, irréprochable et insensible. Nous affrontons tous la même terreur, la blessure de la mortalité, le ver au coeur de l'existence."