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Donner mon regard sur le monde, ce qui me réjouit en cela que c'est la seule chose possible de faire.

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Lettre à Ernest Legouvé

 

(Dans le cadre du projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Aujourd’hui avec "Le Chasse-clou"

 

 Cher Legouvé,

 

J’abrège, je manie la machette et j’estoque dans vos multiples prénoms (Gabriel-Jean-Baptiste-Ernest-Wilfrid) pour ne garder que le nom seul que je rencontre depuis des années dans cette petite rue (120 m x 5, 5 m) du 10ème arrondissement de Paris, et qui me rappelle l’école maternelle, toujours existante, devant laquelle j’allais à une certaine époque faire le pied de grue.

 

Il est vrai que plus grand monde ne lit vos œuvres, même si vous faites partie de l’Académie française (au même titre que Valéry Giscard d’Estaing ou Simone Veil), où vous avez occupé le fauteuil numéro 30  en 1855.

 

Certes, vous n’avez pas écrit L’Habit vert, mais en 1829 l’honorable institution vous couronna pour votre poème – qui était déjà tout un programme – intitulé La Découverte de l’imprimerie. C’est comme si, actuellement, un auteur se voyait décerner les lauriers du quai Conti pour un essai qu’il aurait audacieusement titré La Révolution numérique et livresque.

 

Vous vous êtes complu, en fait, au cours de votre longue existence (96 ans) à batifoler entre les écrits sur la gent féminine et les pièces de théâtre. Il est significatif que l’un de vos plus grands succès – Adrienne Lecouvreur, 1849 – ait été rédigé en collaboration avec Eugène Scribe, le bien nommé.

 

Que vous vous soyez particulièrement intéressé aux droits des femmes est tout à votre honneur ; mais votre scepticisme vis-à-vis de l’innocence du capitaine Dreyfus entache cependant votre lucidité politique : l’air du temps explique sans doute, s’il ne la justifie pas, cette position réactionnaire…

 

Heureusement, à cette désolation, Zola opposa les mots qu’il fallait.

  LEGOUVE.jpg

                                         (Photo Eugène Pirou.)

 

En revanche, votre amour de la musique, et notamment celle d'Hector Berlioz http://www.dailymotion.com/video/x9tsh6_la-mort-dophelie-berlioz-par-loisel_music, est à inscrire sur la portée même de votre crédit.

 

Et puis, l’épisode fantastique qui vit votre fille de quatre ans, alors qu’elle était aux portes de la mort, soudain ressuscitée par un certain Hahnemann http://www.homeoint.org/seror/articles2/legouve.htm vaut toutes les pavanes pour une Infante défunte.

 

Soixante ans de souvenirs (1886-1887), vous les avez égrenés, quelle mémoire, alors ! Je rappelle vos « dates » : 14 février 1807-14 mars 1903. Vous avez frôlé le stade du centenaire.

 

Mais la récompense est là : sous votre nom, débarrassé de son prénom trop sérieux, inscrite sur la plaque de la rue qui vous a été dédiée, ou dédicacée, une mention toute particulière vient expliciter un patronyme qui serait vraiment quelconque, il faut bien le dire, sans elle.

 

Non, ce n’est pas « écrivain », ce n’est pas « combattant du droit des femmes et de l’éducation progressiste des enfants », ce n’est pas « dramaturge » ou « auteur dramatique », ce n’est pas « membre de l’Académie française », c’est « littérateur ».

 

Et dans ce terme, il y a un je-ne-sais-quoi d’amateur, d’amant de la terre, comme si vous étiez un  précurseur de la revue surréaliste Littérature… oui, je m’égare, cher Legouvé, vous qui n’êtes peut-être au fond qu’un personnage purement fictif – personne ne vous a vraiment lu, avouez ! – une silhouette en manteau noir qui passe silencieusement devant les escaliers arrondis des bains douches juste à côté, un fantôme romantique transporté du passé, et peut-être, qui sait : une sorte d’engoulevent ?

 

  RUE.jpg 

  -pas de nom de fichier-legouvé

 (Photos D.H.)

 

Dominique Hasselmann

 

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D
<br /> @ guilio : il y a peut-être là un truc à creuser...<br /> <br /> <br />
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G
<br /> :>)~ Fausse amitié étymologique: Selon A. Daudet, né après et mort avant Mathusalem Legouvé, celui-ci n'aurait-il pas été considéré comme un turc, voire, peut-être, par extension, comme une tête<br /> de turc des belles lettres (En provençal(en part. Tart.de Tarascon): Teur = turc)<br /> <br /> <br />
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D
<br /> @ guilio : merci pour vos remarques. Je ne suis pas un adorateur de Legouvé (sauf de son ombre planante) et vous avez dû voir que j'avais pointé quand même son attitude déplorable au moment de<br /> l'affaire Dreyfus.<br /> <br /> C'est uniquement son qualificatif de "littérateur" (car je n'ai jamais rien lu de lui, même si "Adrienne Lecouvreur" me dit vaguement quelque chose, mais sans plus, ni été voir au théâtre une de<br /> ses fameuses pièces) qui m'a plu.<br /> <br /> Mais peut-être - je le découvre ici - moins que votre appellation de (super)"parallaxeur" que je trouve très jolie.<br /> <br /> Et sans doute usurpée me concernant !<br /> <br /> <br />
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B
<br /> <br /> Merci Giulio de suivre mes pas.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Merci à toi, Dominique, le Chasse-clou, de m'avoir invitée à participer à ces "Vases communicants", qui ont fonctionné à merveille.<br /> <br /> <br /> <br />
G
<br /> @ Dominique Hasselmann: Un certain féminisme - admirable pour l'époque - mis à part, "votre" Legouvé ne m'inspire pas une sympathie excessive. Je vous félicite par contre pour l'élégance le rythme<br /> et l'achèvement de votre texte, qui est un véritable bijou.<br /> <br /> @ Brigitte: belle idée que ces interventions croisées! De plus, ton "Notre faiblesse, même à Paris" que j'ai été lire chez Dominique, est l'un des meilleurs billets que j'aie lus de toi. À part ça,<br /> il fallait quand même du culot pour faire joujou avec ce sujet chez ce super-parallaxeur parisien!<br /> <br /> <br />
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D
<br /> @ Sorcière : lire "il fut aussi ami de Balzac"...<br /> <br /> <br />
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D
<br /> @ Jean-Luc : mais la musique adoucit les moeurs...<br /> <br /> @ Zoë : Legouvé "materne" cet endroit.<br /> <br /> @ Sorcière : il faut aussi ami de Balzac même s'il n'en eut pas la renommée.<br /> <br /> <br />
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S
<br /> Comme Zoé je salue ce poète du mérite des femmes qui a reçu en retour un sort de longue vie :)<br /> <br /> " De ces grands écrivains je marche loin encore ;<br /> Mais j'ose, défenseur d'un sexe que j'honore,<br /> Opposant son pouvoir à leur inimitié,<br /> Célébrer des humains la plus belle moitié."<br /> <br /> Merci à Dominique de cet éclairage sur lui.<br /> <br /> <br />
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Z
<br /> Je me réjouis qu'un défenseur des femmes ait vécu si longtemps. Et j'adore votre observation de la nomenclature des rues liées à quelque péripétie de votre vie : ici aller chercher un enfant à la<br /> Maternelle ?<br /> <br /> <br />
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J
<br /> Un antidreyfusard amateur de Berlioz... c'est louche !<br /> Je ne m'étonne pas qu'il soit resté inconnu.<br /> <br /> <br />
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D
<br /> @ PdB : oui, cette librairie redonne un peu d'air à la rue (même si Le Magazine littéraire peut être acheté à la Maison de la presse qui la jouxte).<br /> <br /> @ Brigetoun : parfois d'illustres inconnus méritent un coup de plumeau.<br /> <br /> <br />
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B
<br /> j'ai appris, j'ai aimé les mots, le ton, les idées - m'a redonné le sourire, je ne sais pas vraiment pourquoi<br /> <br /> <br />
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P
<br /> Quel personnage anonyme, pourtant...<br /> Non loin de là vient de s'installer une librairie, vous savez Chasse Clou (au 32 Lancry) ? Peut-être faudrait-il demander à Nacera ou Michel (les libraires) de mettre en vitrines un ou deux<br /> bouquins de ce délicieux traceur de mots ? (il y a une bien joli tête d'ectoplasme léonine au dessus du 5 de cette ruelle dites donc...)<br /> <br /> <br />
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