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5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 17:13

Alexandre Postel | Un homme effacé 

Editions Gallimarhomme-efface.jpgd

 

Il s'agit d’une traversée du désert. Un désert noir et venteux, avec d'épouvantables silences à l'intérieur d'un être. Un silence hurlant et tapageur.

Raconter l'histoire serait une violence de plus infligée à Damien North, professeur de philosophie, qui mène une vie ordinaire, proche de l'effacement, avec juste ses blessures que la vie laisse quand on atteint la presque soixantaine.

Il s'agit alors, pour faire vite, d'une insulte terrifiante faite à sa dignité d'humain. Il se trouve accusé de télécharger des   fichiers pédopornographiques et peut-être -après tout en forçant un peu le trait- d'avoir eu des passages à l'acte incontrôlés (sur sa petite nièce par exemple).

Il s'agit pour le lecteur d'observer. Nous savons, nous, dès le début du roman, l'innocence de North.

Alors ok, observons.

La mauvaise foi, la méchanceté, l'impertinence, la supposée putain de bordel de vérité des autres, des voisins comme celle de la famille. La suspicion à tous les étages. La lâcheté des uns et des autres. Le suivisme rampant. Les expertises psychiatriques sans fondements qui mettent en lumière la déviance comme la normalité, c'est selon, une vaste supercherie sous couvert de jargon très up to date et d'imparables tests... Et c'est toute l’assise sociale et intellectuelle  du professeur qui va être piétinée. 

Est-ce que Damien North accepte son verdict ? Il en devient fou, révolté, d'une révolte impuissante et l'impuissance lui tombe des bras.

Et il écrit. Il décrit : La loi de "la persistance rétininenne". Parle-t-il aussi bien de lui qu'à ce moment-là ? Aussi bien de la traque qu'à ce moment-là, dans ses mots-là ?

Un homme victime des images, de la rumeur, et des ragots, une âme sans défense devant la force des équarrisseurs.

Et nous voilà dans le lieu-même du sujet - mot à comprendre dans ses deux sens.

"La loi de la persistance rétinienne. Le phénomène optique est connu : pour des raisons liées à la chimie de la rétine, la perception d'une image dure toujours plus longtemps. Pendant quelques fractions de seconde, notre oeil ne voit pas ce qui passe "dans la réalité". C'est la persistance rétinienne qui donne à une succession de gouttes de pluie l'apparence d'un trait continu, d'un fil.

...

La persistance rétinienne est donc une machine à fabriquer de la continuité illusoire, en d'autres termes : une machine à tisser des récits. J'y vois l'incarnation, la preuve psychologique du besoin ancestral et distinctif qu'ont les hommes de se raconter des histoires, dans la mesure où ce qui fait le propre d'une histoire, c'est, précisément, la netteté des contours et l'illusoire continuité de sa trame...."

 

 

Il n'est pas ici question d'un processus de narration qui serait utile à une résilience,  à la compréhension de l'autre dans son mystère.

Ici, non, surtout pas de mystère. On les gomme, les mystères des hommes ! Ainsi que tous les noeuds de l'être.. On ne doit pas les voir, l'être doit être ab-so-lu-ment perçu brut de décoffrage, lisse, transparent, lisible, évalué et mis dans une case. Et cela peut aller jusqu'au pire des jugements que chaque petit événement viendra conforter, nourrir, pourrir dans son jus d'abjections. Ah ! on a une sacré envie de hurler et de leur en faire baver à ces bien-pensants, qui ne savent pas le mal qu'ils font, ou -s'il vous plait- dites-moi qu'ils en sont quand même effleurés, la conscience qui doute. 

 


"Netteté, continuité, illusion, tels sont les chemins que nous empruntons, que nous n'avons cessé d'emprunter depuis la nuit des temps pour nous soustraire au mouvement désordonné des formes floues... (Le thaumatrope ou "roue prodigieuse" que conçut en 1825 le docteur Paris représentait sur une face un oiseau et sur l'autre une  cage : de sorte que, par la grâce ou la malédiction de la persistance rétinienne, l'oiseau paraissait encagé alors qu'il ne l'était pas.) Admirable symbole !

... Nous ne maîtrisons pas ce que nous laissons  derrière nous. Ce qui fait de nous des proies. ...Les hommes, tout absorbés qu'ils sont par la surabondance des signes ne se parlent pas, ne se regardent pas, se connaissent moins qu'ils ne se traquent. Ce sont des âges de croyance. Des âges où prolifèrent les récits et les mythes. Ce sont des aubes : rien n'est plus effrayant, ni plus aveuglant, ni plus propice à la croyance qu'une aube."

 

 

 

 

 Premier roman. Coup de maître.

A recommander à tous ceux qui sont tant emplis de certitudes. J'en connais !

commentaires

C comme Corinne 09/02/2013 06:17

A retenir, fort intéressant. Je lirai.

brigitte giraud 09/02/2013 13:57



Très fort, ce livre. Bien écrit. Il a été remarqué par Sud-Ouest Dimanche dans ses pages culturelles, et c'est mérité !



Mokhtar El Amraoui 06/02/2013 18:38

Toutes mes excuses, chère Brigitte, je me suis trompé de post.

brigitte giraud 06/02/2013 20:18



Pas de souci ! Belle journée à toi, l'ami !



Mokhtar El Amraoui 06/02/2013 18:36

Ici, nos jours sont partagés entre pluie et soleil!

brigitte giraud 06/02/2013 20:18



Pluie sans discontinuer... J'aime bien la pluie, avec chapeau !



Dominique Hasselmann 06/02/2013 12:14

Sûrement bien (mais le titre aurait pu être moins banal : "La persistance rétinienne", par exemple !).

brigitte giraud 06/02/2013 20:17



Je le trouve bien ce titre, moi ! Effacé... il semble seulement. Il ne fait pas de bruit, parce que c'est bien de bruit qu'il s'agit.


Amitiés à toi



Marie jo 05/02/2013 22:44

Cela est certainement édifiant , j en retiens la référence . Merci Brigitte

brigitte giraud 06/02/2013 12:02



Edifiant, et ça parle...


Des choses qui arrivent !


Je te serre encore.



Dominique Boudou 05/02/2013 20:35

Remarquable roman en effet. La persécution de l'innocent va si loin que, même une fois absous et libéré, il se demande si effectivement il ne pourrait pas, un jour, commettre une vilénie...

brigitte giraud 06/02/2013 11:59



Il doit se contraindre à couper son arbre du jardin. Couper le son de la rumeur. Couper couper couper



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