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22 janvier 2012 7 22 /01 /janvier /2012 03:20

J'ai perdu mon caméscope. Arraché par une main qui se trouvait sur le trottoir en face de la voiture garée. Je filmais l'autre côté de la rue, l'entrée d'une boulangerie où personne n'entrait, et dans laquelle il n'y avait personne non plus. Donc pas de silhouette, pas de visage, pas d'ombre vivante dans mon champ de vision. Il ne se passait rien, mais ce rien est quand même toujours quelque chose. Il est 6h45 du soir. Fermeture des magasins bientôt.

On a tous fait l'expérience de la variable des regards. Dans un bus, dans un tram, au hasard d'un croisement. Il s'agit de toujours doser le regard pour le faire parler. Parfois il parle malgré soi. Il est interprêté par l'autre : doux, agressif, charmeur, dérangeant, séducteur, etc... On ne sait pas toujours où s'en va le bout de notre lorgnette.

Le caméscope est menaçant, comme un regard peut l'être. J'ai l'expérience de la peur. Les êtres font peur et agressent, quand ils ont peur eux-mêmes. 

Et on ignore le point de basculement de la violence qui surgit. 

Le caméscope est un oeil. L'objet-même représente LE regard, capable de voir et qui met dans sa boîte.

"Si elle filme ici, elle filmera peut-être là, et là ce pourrait être moi."  La personne qui voit quelqu'un filmer autre chose que lui-même est aussi inscrite dans le paysage filmé. Il assiste. Il est en menace de l'image qui lui sera peut-être volée. Son paysage est volé.

Le caméscope devient alors un objet menaçant, provocateur, et, ...ben oui, autoritaire.

L'insupportable peut alors advenir. Une sorte de colère. On ouvre la portière de la voiture et on arrache l'oeil accroché au bout de ma main. Je n'ai pas vu venir ce monsieur. Je regardais la boulangerie déserte.

"Ici, il n'y a pas de paysage !" il a dit.

Moralité : Il vaut mieux s'attarder sur la devanture d'une librairie, les boulangeries sont dangeureuses.

 

 

 

Published by brigitte giraud - dans Mémoire vive
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commentaires

Dominique Hasselmann 25/02/2012 12:19

La phrase "Il n'y a pas de paysage ici" ferait un beau titre de film...

Toujours délicat de filmer ou de prendre des gens en photo, même s'ils "font partie du paysage" qu'ils le veuillent ou non.

Mais quel paradoxe : ceux-là même qui s'insurgent au sujet de la violation de leur "droit à l'image" ignorent ou oublient qu'ils sont surveillés, filmés, répertoriés et fichés en permanence par les
caméras de "vidéoprotection" (sic) qui envahissent les villes à la vitesse grand V (à Paris, avec l'accord de Delanoë, à Ivry, avec l'accord de Manuel Valls...).

Là, on leur demande leur accord ?

Plus facile de s'en prendre à un quelqu'un(e) dont les intentions sont purement artistiques qu'à un système orwellien !

brigitte giraud 25/02/2012 12:39



Ca va si vite. L'insupportable qui déferle, et tout le monde y a droit... Ben oui, c'est comem ça et il y a pas mal de ficelles à tirer à partir de ça.



saravati 24/01/2012 14:05

Que beau texte cet énénement fâcheux t'a inspiré.
Et ton approche de cette rapine n'est pas habituelle. Moi, j'aurais plutôt penseé à un vol dont l'objectif était de se procurer un objet et d'en tire profit.
Apparemment c'était autre chose ou c'était un voleur doublé d'un "poète" : "il n'y a pas de paysage ici". De quelle manière sa vue des choses était-elle dérangée par ton champ de vision ? Lui seul
pourrait te le dire ...
Il n'en demeure pas mopi que ce n'est pas l'objet qui te fait défaut mais sa valeur intellectuelle, de pensée, son pouvoir de créativité ...

brigitte giraud 24/01/2012 23:03



Oui, ce prolongment su bras et de l'oeil me manque, ça oui ! mais ça me fait faire une pause, et finalement c'est pas plus mal aussi. Je suis en tension. Et obligée de lâcher quelque chose. Mais
je "verrais" ça très vite quand même, ne pas être privée de ce troisième oeil trop longtemps. Merci Saravati.



tempesdutemps.over-blog.com 23/01/2012 11:02

Quand même, ça me choque - ici et maintenant - cette intolérance ! Tu ne lésais personne ! J'avais bien compris la vieille dame marocaine qui m'avait jeté " tu me voles mon âme " alors que je la
photographiais mais là... On te vole ton œil qui ne faisait que regarder, ce pour quoi il est fait. Un rapt. Tu expliques mais cela n'enlève rien à la violence du geste.

brigitte giraud 24/01/2012 22:59



Cela n'enlève rien, tu as raison. Mais c'est je crois pas très différent de ta vieille dame, pas tant que ça. Et puis il fait noir, il y a le groupe, cette force qui est dans le groupe, cette
bêtise du groupe qui n'analyse pas. C'est pour cela que je voulais revenir, y revenir. Et j'ai revu quelques anciens avec bonheur. Toujours ça !



Christine 22/01/2012 13:39

toi ça va après cette fichue expérience ?
mauvais contact, mauvais moment,mauvaise réalité ou réalité tout court

brigitte giraud 22/01/2012 13:47



Une situation où personne ne comprend rien.  Qui arrive. Après on analyse ce qui s'est passé. Un tremblement reste là.



Christine 22/01/2012 08:42

oui, l’œil de la caméra, de l'appareil photo est dérangeant quand il surprend,
il laisse une trace, l'éphémère de l'être est capté, surpris
C'est tout à fait différent de la photo posée, du portrait peint, de l'acte délibéré, c'est la violation d'un instant
Se laisser voir, se donner à voir, tout le monde ne peut pas ou ne veut pas (même si ce n'est qu'une ombre)

brigitte giraud 22/01/2012 12:18



Etre pris en photo, et plus encore en vidéo, est une chose compliquée. Il faut que l'image corresponde à la représentation que l'on a de soi. Marilyne rayait celles qui ne convenaient pas. Ce
n'est pas une question de beauté, ou pas seulement.


Pour un paysage, c'est aussi comme ça. L'être est associé à un paysage.  Montrer un paysage en ruine, puis des gens, c'est dire que les gens sont aussi en ruine à l'intérieur d'eux-mêmes.
Des gens en ont fait des thèses. Deleuze, Duras, Alexis Jenni dans son dernier livre en parlent aussi très bien. Il y a des codes de l'image. C'est très compliqué. Et par là-même très intéressant
d'analyser ce qui se passe. Les images de la télé le prouvent tous les jours. Montrer, c'est parler.



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