Un supermarché, c'est pas franchement super, non.
Encore que... J'ai vu des beautés dans un paquet de lingettes ou de serviettes en papier. Juste ajuster son regard sur une lunette et tout est différent.
Hier, c'était du tout moche. Du tout vilain. Tout sentait la laideur du monde. Tout. TOUT.
Un homme en chemise ceintrée, la soixantaine, bien dans ses sandalettes défendait sa place à la caisse. Y tenait mordicus à sa place, son caddie plein à vomir ! Personne allait lui voler, non mais ! se battrait pour ça s'il le fallait, dénoncerait celui qu'il soupçonnait déjà de ruse, le collabo ! Tiens, le vieil arabe, là, par exemple avec ses deux baguettes de pain, songeait sûrement à lui prendre, sa place. Mais allait pas se laisser faire et refaire, pas si bête l'animal !
Le vieil homme, le visage bas, me faisait des sourires dans la file. Je lui souriais aussi moi, histoire de se raconter l'attente, la touffeur de cette fin de journée pas top, la lourdeur d'un lieu sans poésie à s'inventer pour soi tout seul, vous voyez.
L'autre en chemise ceintrée, la soixante ajoutée d'une vingtaine de minutes, toujours plus à l'aise dans ses sandalettes à la noix, trouvait des façons de se regaillardir. Remontait les épaules et se haussait du col. Jetait de vilaines oeillades à l'arabe, et le tenait dans ses mirettes, se ferait pas avoir au cas où. Au cas où... Le voilà qui se met à vociférer
"Tu veux faire quoi, toi ? Hein ? Tu veux me passer devant, toi, hein ?"
Allez savoir, je ne sais pas tenir ma langue ! J'ai bredouillé que le tutoiement était insupportable, que ...
Le vieil homme semblait ne rien comprendre à ce qu'il entendait. M'a regardé et m'a souri encore. Comprenait pas la langue. Moi non plus je ne la saisis pas tant j'ai honte parfois d'être dans la foule humaine.